Olympe de Gouges et la Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne
Vous connaissez sans doute la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789 — ce texte fondateur gravé dans le marbre de la République. Mais savez-vous qu’une femme, deux ans plus tard, en rédigea le pendant féminin, article par article, avec une précision d’orfèvre et une audace qui lui coûterait la vie ? Olympe de Gouges et sa Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne constituent l’un des actes politiques les plus subversifs de la Révolution française — et l’un des plus longtemps ignorés. Un texte écrit en miroir, dans une époque qui préférait ne pas se regarder.
Il est des ironies de l’histoire qui méritent qu’on s’y attarde. La Révolution promettait la liberté, l’égalité, la fraternité — trois mots dont les femmes seraient, pour un bon siècle encore, les oubliées officielles. Cette tension entre idéal proclamé et réalité vécue, on la retrouve d’ailleurs dans bien d’autres domaines : les inégalités structurelles persistent, comme le montrent les travaux sur la santé des femmes : quand le biais de genre met des vies en danger.

Une femme hors-norme dans un siècle sous tension
Marie Gouze naît en 1748 à Montauban, fille non reconnue du poète Jean-Jacques Lefranc de Pompignan, élevée dans un milieu modeste, de langue et de culture occitane. Mariée à dix-sept ans, bientôt veuve et mère d’un fils, elle monte à Paris au début des années 1770.
Elle y tient salon, fréquente les milieux littéraires et monte sa propre troupe de comédiens. C’est sous le pseudonyme d’Olympe de Gouges qu’elle choisit de vivre — et de combattre. Ce changement de nom n’est pas une coquetterie : c’est une déclaration d’indépendance symbolique, longtemps avant la déclaration officielle.
Son engagement précède la Révolution. Dès 1785, elle publie Zamore et Mirza ou l’heureux naufrage, pièce ouvertement abolitionniste que le Théâtre-Français refuse d’abord de jouer. Mis en scène quatre ans plus tard sous le titre L’Esclavage des nègres, le texte crée un scandale et les représentations s’arrêtent au bout de trois jours. Elle publie également Réflexions sur les hommes nègres (1788), deux romans, et un flot continu de brochures militantes.
📌 À retenir : Avant même la Révolution, Olympe de Gouges était déjà une voix dérangeante — féministe et abolitionniste — dans une société qui préférait ses femmes silencieuses.

La genèse d’un texte-miroir
En septembre 1791, alors que la Constitution est présentée à Louis XVI et que la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen du 26 août 1789 s’installe comme texte fondateur, Olympe de Gouges fait paraître sa réponse.
La Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne est construite sur le modèle exact du texte original — un choix rhétorique d’une redoutable habileté. En répliquant la structure article par article, elle ne nie pas le texte des révolutionnaires : elle en révèle l’angle mort. Son premier article résonne comme un coup de marteau : "la femme naît libre et demeure égale à l’homme en droits."
Le texte est adressé à Marie-Antoinette — geste ambigu, provocateur, qui joue sur la tradition rhétorique de la dédicace. Proposé pour être débattu à l’Assemblée nationale, il est tiré à cinq exemplaires seulement. Cinq exemplaires pour changer le monde. La Bibliothèque nationale de France conserve une trace précieuse de ce texte dans ses ressources sur la littérature en Révolution.
Les dix-sept articles d’une révolution inachevée
La Déclaration compte dix-sept articles — comme son modèle masculin — suivis d’une proposition pour un nouveau contrat social entre hommes et femmes. Ses revendications, lues aujourd’hui, semblent d’une évidence troublante. Elles étaient, en 1791, proprement révolutionnaires.
Les axes principaux du texte :
- L’égalité juridique absolue : les femmes doivent avoir les mêmes droits civils et politiques que les hommes, sans exception.
- Le droit de vote et d’éligibilité : si la femme a le droit d’être guillotinée, disait-elle en substance, elle doit avoir celui de voter.
- La liberté d’expression : "la libre communication des pensées et des opinions est un des droits les plus précieux de la femme."
- L’égalité devant les charges publiques : toute contribution fiscale doit s’accompagner d’une représentation égale.
- La protection sociale : Olympe défend la création d’institutions protégeant les mères célibataires et les enfants naturels — une modernité saisissante pour l’époque.
💡 Astuce : Pour mesurer la portée du texte, relisez chaque article en remplaçant mentalement "femme" par "homme" — vous obtenez alors la Déclaration de 1789, que tout le monde connaît. Le procédé révèle à quel point l’exclusion des femmes était systématique et délibérée.
La proposition de contrat social qui conclut la Déclaration mérite une attention particulière. Olympe y imagine un pacte entre homme et femme fondé sur la transparence patrimoniale et la reconnaissance des enfants naturels. Elle pensait à la fois en philosophe et en femme qui avait connu la précarité.
Un destin tragique, une mort annoncée
Olympe de Gouges ne limitait pas son audace au féminisme. Pamphlétaire redoutable, elle publiait à compte d’auteur un très grand nombre de brochures sur tous les sujets brûlants de son temps. Elle s’opposait à la peine de mort, défendait une monarchie constitutionnelle dans certains textes, critiquait Robespierre ouvertement.
En 1793, la Terreur s’installe. Le temps de la nuance est révolu. Olympe est arrêtée, jugée, condamnée. Elle est guillotinée le 3 novembre 1793 — quelques semaines après Marie-Antoinette, la destinataire de sa Déclaration. L’histoire a un sens du symbole que même les meilleurs romanciers n’oseraient pas.
⚠️ Attention : Il serait réducteur de faire d’Olympe de Gouges une simple "victime". Elle savait les risques qu’elle prenait. Elle les prit délibérément, en femme qui avait choisi la cohérence au détriment de la survie.
Sa mort illustre une logique brutale : une femme qui s’affirme dans l’espace public, qui ose s’exprimer, qui revendique — comme le suggère joliment un parallèle contemporain avec l’idée d’oser s’affirmer sans se trahir — finit par déranger ceux qui préféraient le silence.
L’héritage : de l’oubli à la reconnaissance
Pendant près de deux siècles, la Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne a dormi dans les archives. Le mouvement suffragiste du XIXe siècle, puis les féministes du XXe siècle, ont progressivement exhumé ce texte fondateur pour en faire un étendard.
Les revendications d’Olympe de Gouges ont trouvé, les unes après les autres, une traduction juridique :
| Revendication d’Olympe (1791) | Réalisation historique | Délai |
|---|---|---|
| Droit de vote des femmes | Ordonnance du 21 avril 1944 (France) | 153 ans |
| Égalité civile | Code civil réformé progressivement | XIXe-XXe siècles |
| Protection des mères célibataires | Allocations familiales, politiques sociales | XXe siècle |
| Liberté d’expression égale | Droits constitutionnels garantis | Progressif |
| Égalité professionnelle | Lois successives, encore inachevée | En cours |
Ce tableau a une vertu : il rend visible la durée de l’injustice. Cent cinquante-trois ans pour que les Françaises puissent voter. Olympe demandait simplement ce qui paraissait évident.
Le texte comme acte littéraire et politique
La Déclaration n’est pas seulement un document politique : c’est une œuvre littéraire à part entière. La Bibliothèque nationale de France (BnF) la traite comme telle dans ses ressources sur la littérature du XVIIIe siècle — et elle a raison.
En jouant sur le genre épistolaire (féminin par tradition) et sur la rhétorique de la dédicace à Marie-Antoinette, Olympe de Gouges construit un texte qui opère sur plusieurs registres simultanément : juridique, philosophique, littéraire, politique. C’est cette densité qui lui donne sa force.
📌 À retenir : La Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne tire sa puissance de sa forme autant que de son contenu. En imitant parfaitement le texte de 1789, elle en révèle les exclusions sans avoir besoin de les dénoncer explicitement.
Olympe de Gouges avait compris quelque chose que José Ortega y Gasset formulera plus tard : toute vérité est une perspective, et la Déclaration de 1789 était la perspective des hommes, présentée comme universelle. Elle en proposait une autre, non pour nier la première, mais pour la compléter.
Ce que la guillotine n’a pas tué
Le paradoxe ultime de la vie d’Olympe de Gouges tient dans cette phrase qu’on lui prête, et qui résume tout : si la femme a le droit d’être montée à l’échafaud, elle doit avoir aussi celui de monter à la tribune.
Elle a eu l’échafaud. Elle n’a pas eu la tribune — du moins pas de son vivant.
Mais ses mots, tirés à cinq exemplaires en 1791, ont traversé deux siècles et demi. Ils alimentent encore les débats sur l’égalité de représentation politique, sur la parité, sur les droits reproductifs, sur toutes ces batailles que les femmes mènent encore dans des sociétés qui se croient modernes. Le ministère de la Culture français, à travers le portail Histoire des arts, reconnaît aujourd’hui le rôle pionnier d’Olympe de Gouges dans la défense des droits des femmes.
La Révolution française a produit des textes immortels. Elle a aussi produit des femmes que l’on a cru pouvoir faire taire. Olympe de Gouges est la preuve que certaines voix refusent obstinément de mourir — même quand on leur en a physiquement ôté les moyens.
Questions fréquentes
Pourquoi Olympe de Gouges a-t-elle adressé sa Déclaration à Marie-Antoinette ?
Le choix de Marie-Antoinette comme destinataire est à la fois rhétorique et politique. En jouant sur la tradition de la dédicace épistolaire, Olympe s’adressait à la femme la plus puissante (ou supposée telle) du royaume, au moment même où la Constitution était présentée à Louis XVI. C’était aussi une façon d’interpeller la monarchie sur la condition de toutes les femmes.
Combien d’articles contient la Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne ?
Le texte compte dix-sept articles, exactement comme la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789. Ce parallélisme formel est au cœur de la stratégie rhétorique d’Olympe de Gouges.
Pourquoi Olympe de Gouges a-t-elle été guillotinée ?
Elle est condamnée en novembre 1793, pendant la Terreur, notamment en raison de ses prises de position contre Robespierre et de ses écrits politiques qui s’opposaient à la ligne jacobine dominante. Son féminisme était une provocation parmi d’autres aux yeux du Comité de salut public.
La Déclaration de 1791 a-t-elle eu un impact immédiat ?
Non. Tirée à cinq exemplaires seulement, proposée à l’Assemblée nationale sans être véritablement débattue, elle est restée largement ignorée de son vivant. Son influence s’est déployée sur le long terme, particulièrement à partir du XXe siècle avec la redécouverte de l’œuvre par les historiens et les mouvements féministes.
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